Remise en cause de la laïcité de la part de Nicolas Sarkozy à Rome le 20 Décembre 2007: quels risques ?
3 janvier 2008
Lors de sa première visite au Vatican, le nouveau président de la République française a réaffirmé avec force et conviction ses idées sur la laïcité et le rôle des religions en France. Faut-il y voir une nouvelle forme de cléricalisme ?
Durant sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a modéré ses opinions sur une réforme de la loi de 1905 instituant une séparation de l’Etat avec l’Eglise catholique. Ses propositions étaient certes peu connus de l’opinion public (et elles le sont encore peu), mais risquaient en ces temps de démagogie permanente de ne pas plaire à la large majorité des Français favorables au maintient comme tel de la loi. Le discours prononcé le 20 Décembre au Latran devant les cardinaux (lien avec le texte et la vidéo) à Rome reprend ses idées fort discutables. Explications.
Nicolas Sarkozy n’a jamais caché sa foi catholique. Il est donc normal de rencontrer un discours passionné. Pardonnons lui aussi, comme il le fait souvent d’insérer un appel à la construction d’Union Méditerranéenne. Là n’est pas le plus important.
Le président de la République promeut une laïcité positive, défini comme “une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger mais un atout”. Aussi appelée “laïcité ouverte”, cette position est discutable, mais pas inenvisageable. Un universitaire français comme Jean Baubérot défend cette vision de la laïcité (1). Ce qui n’est pas, contrairement à ce qu’affirme Nicolas Sarkozy, un simple “toilettage” de la loi de 1905 mais une véritable réforme, doit évidemment passer par l’approbation du Parlement. De même faire intervenir des hommes de religion dans le débat public est discutable mais peut s’envisager, si les Français sont d’accord.
Si Nicolas Sarkozy a le mérite de ne pas insister sur ce des lieux communs de notre temps (”L’Europe a des racines chrétiennes avant tout” et “la laïcité comme un produit émancipé du catholicisme”), il use et abuse néanmoins d’un autre : le lien qui unit depuis Clovis la France à l’Eglise catholique. Enfermer la France dans le catholicisme (ce qui minimise l’importance historique des batailles pour la sécularisation et la laïcité depuis la Révolution), est du même acabit que l’essentialisme dont fait preuve Nicolas Sarkozy dans tous son discours. C’est de cela que je parlerai plus longuement.
Comme Nicolas Sarkozy l’a longuement expliqué dans son livre La République, les religions, l’espérance (édition de poche chez Pocket, 2005), l’homme a besoin d’espérance à travers le fait spirituel. Ce besoin qui existe en toute personne selon Nicolas Sarkozy vient de l’impossibilité des idéologies modernes (la démocratie, le communisme …) d’expliquer des mystères comme la vie ou la mort. Le plus athée des athée ne peut vivre sans spiritualité, car il s’interrogera toujours sur ces questions qui agitent les hommes depuis les millénaires: “Pourquoi vit-on ?”, “Pourquoi meurt-on ?” etc. Qu’importe la religion ou les croyances. Ces positions sont contestables, et je ferai l’économie d’expliquer pourquoi.
Selon Nicolas Sarkozy la recherche de l’espérance s’est affaiblie en France depuis quelques décennies. Il prend pour exemple ” la désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénuries des prêtres, [qui] n’ont pas rendu les Français plus heureux”. On peut remarquer une erreur d’appréciation. Si la religion en tant qu’institution, s’est affaiblie, ce n’est pas forcement le cas des croyances. Tous les sociologues spécialistes du sentiment religieux s’accordent à le dire: la religion a pris une nouvelle forme plus personnelle et syncrétique et passant plus forcément par le biais des réunions religieuse comme la messe. En caricaturant à peine, ce qui ressort de ce discours c’est que pour que la France aillent mieux, il faudrait plus de prêtres, d’imams, de rabbins, voire de gourous ?
Dans le cas des quartiers défavorisés, cela apparaît de manière éclatante. Le manque de spiritualité est néfaste pour ces zones urbaines qu’il qualifie de “désert spirituel”. Selon Nicolas Sarkozy ce ne sont pas les aides publiques qui sauveront ces quartiers de la misères et de la violence les mosquées. Dans La République, les religion, l’espérance, celui qui n’était encore que postulant à l’Elysée, revendiquait la possibilité pour l’Etat de financer les lieux de cultes musulmans, empêchant le financement par des organisation “intégristes”, mais aussi afin que lui la religion discipline les jeunes des quartiers défavorisés. Voilà un grand programme de conquêtes sociales !
Le président de la République a un discours essentialiste sur les croyances. Les individus sont enfermés dans les croyances, celles de leur parents et de leur milieu social. Dans le même La République, les religion et l’espérance, Nicolas Sarkozy parle de “musulmans athées ” car selon lui on né musulman et meurt musulman : aucun moyen d’echapper à des acquis intellectuels durant sa jeunesse. La critique de l’universalisme abstrait, qui considère uniquement l’individu dans l’espace public détaché de ses appartenances et de ses particularités, se fait jour ici. Sur ce point la position de Nicolas Sarkozy -au risque de ressortir l’accusation grossière de “Sarko l’Américain”- est ici proche du modèle de sécularité des Etats-Unis : séparation de l’Etat avec toutes les religions comme la France, mais les religions fondamentales dans la construction de l’ordre politique et social (2) . Cependant, Nicolas Sarkozy l’a démontré en tant que ministre de l’intérieur (et il continuera à le démontrer comme président de la République): Il cherche à organiser les religions en France. Ainsi avec la création du Conseil français du culte musulman en 2003. Ce sont les hommes de religion qu’il l’intéresse tout autant que les idées et les croyances.
Il faut donc éviter de conclure trop radicalement sur les volontés et les idées de Nicolas Sarkozy. Le discours prononcé au Latran est surprenant à certains endroits. Les caricatures anti-cléricalistes de la fin du XIXe siècle retrouvent une étrange actualité. Il ne faut pas pour autant conclure à des idées trop simples, le “Sarkozysme comme nouvelle forme du cléricalisme”. N’éxagerons pas la porté du discours. Si ce qui vient d’être présenté dans l’article tient à coeur le Président, cela ne veut pas dire qu’il modifiera les rapports de l’Etat avec la religion dans les quelques mois à venir. Malgré les apparences Nicolas Sarkozy n’est pas surpuissant. L’opinion publique ne devrait pas suivre. Cependant, il faut rester prudent, surveiller minutieusement ce qui se fera. Et c’est peut être Michèle Alliot-Marie qu’il faudra plus observer que Nicolas Sarkozy. Face à de tel propos (bien plus intéressants pour comprendre qui est réellement Nicolas Sarkozy que l’invitation de Jean-Marie Bigard à rencontrer le pape), permettez moi de réaffirmer l’idée de laïcité. La laïcité garantie la liberté de conscience, bien évidemment celle de croire mais aussi de ne pas croire. Loin de contraindre, la laïcité permet aux individus d’envisager la liberté des opinions. Il n’y a pas que la voie de la religion et de la spiritualité pour aider les personnes en difficulté. Le modèle français de sécularité n’est pas parfait (3), la laïcité positive n’est pas une aberration mais mérite mieux que les assertions du président de la République.
(1) On peut lire de lui Laïcité 1905-2005, entre passion et raison (Le Seuil, 2005) qui résume sa pensée. Jean Baubérot intervient aussi souvent par des articles ou interview dans des journaux, magazines, revues et sites Internet sur la laïcité.
(2) Le premier amendement de la Constitution (”Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement et l’interdiction du libre exercice d’une religion”).
(3) Par exemple, le fait l’Etat finance les religions par des moyens détournés, que les deux départements alsaciens et la Moselle sont sous régime concordataire (la loi de 1905 n’est pas appliqué), et que le président de la République puisse recevoir le titre de chanoine d’honneur de l’ordre de saint Jean-de-Latran.
Commentaires
Une Reponse a “Remise en cause de la laïcité de la part de Nicolas Sarkozy à Rome le 20 Décembre 2007: quels risques ?”
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Superbe article. Je comprends beaucoup mieux désormais l’acharnement du président Sarkozy à vouloir financer les lieux de cultes à travers la France.
En un sens on dirait presque la logique de Sarkozy se résume à: “A défaut de pouvoir s’épanouir à travers le luxe et l’argent, laissez la religion vous faire une raison.”